Comment le marketing RH brouille le lien de subordination

Quelle frontière entre salarié « consommateur » et collaborateur engagé  : Quand les pratiques de marketing s’invitent et s’imposent dans le management des ressources humaines.

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Comment le marketing RH brouille le lien de subordination

Depuis quelques années, la sphère RH s’est profondément transformée sous l’influence du vocabulaire et des méthodes issues du marketing client. Désormais, on parle d’« expérience candidat », de « parcours collaborateur », « d’expérience employé », de « marque employeur » et de segmentation interne. Les salariés deviennent des « clients internes » qu’il faut séduire, fidéliser et faire adhérer aux valeurs de l’entreprise pour optimiser leur engagement. Cette évolution – loin d’être anodine – interroge : jusqu’à quel point ce modèle bouleverse-t-il le fameux lien de subordination, pilier du contrat de travail ?

Le salarié à l’ère du marketing RH : client ou collaborateur ?

L’importation de la logique marketing en RH place le salarié dans une posture nouvelle. On ne lui propose plus simplement un poste mais un « parcours » jusqu’à laisser entrevoir la possibilité de définir lui-même ce que sera son poste, on structure la communication interne comme une campagne d’engagement client, et on personnalise les attentions, avantages et feedbacks comme on le ferait pour fidéliser ses clients externes. Le marketing RH devient « stratège » de l’engagement collaborateur.

Ce glissement pose une première ambiguïté : la sensation, pour le salarié, d’avoir pris le pouvoir. On n’exige plus, on convainc. On ne dit plus comment faire, on écoute les « besoins » et les « attentes ». Tout cela, théoriquement, positionne l’employé comme un acteur central, générateur de ses propres choix et parcours. Pourtant, l’essence du contrat de travail repose sur un rapport d’autorité : une subordination qui oblige le salarié à respecter les directives et objectifs fixés par son employeur, et non à négocier les moindres conditions de sa présence et de son engagement.

Le risque de brouillage du lien de subordination

En faisant du salarié un « consommateur interne » dont il faut capturer l’attention et la fidélité, l’entreprise s’expose à une confusion des genres. La gestion individualisée – qui adapte les pratiques RH, les horaires, les conditions et les avantages aux attentes et profils de chacun – peut donner l’impression que chaque collaborateur a le dernier mot sur son travail. Cela remet en cause la capacité de l’employeur à exercer pleinement son pouvoir de direction et a organiser collectivement le travail.

Certains observateurs s’en inquiètent : si le rapport d’autorité devient trop flou, la structure hiérarchique risque de se diluer dans un système d’offres, de négociations, voire de marchandages permanents sur les conditions de travail, au détriment notamment du principe d’équité de traitement. Dans le pire des cas, le lien de subordination pourrait être si affaibli que le contrat de travail en lui-même en serait menacé. Pourtant, sur le plan juridique, le lien reste intact : l’employeur conserve le droit d’exiger, d’organiser, d’orienter et le salarié conserve l’obligation d’exécuter. Mais sur le terrain, l’incessante personnalisation et l’hybridation des rôles rendent la dynamique beaucoup moins claire, multipliant les situations implicites sources d’incompréhensions et de mésententes.

Du risque d’une personnalisation superficielle

La tentation de tout personnaliser, de répondre à chaque désir ou sensibilité individuelle, trouve vite ses limites : instabilité des collectifs, surcharge managériale, sentiment de perte de repères. Sans parler de l’impression diffuse d’y voir une forme de compensation à un travail peu épanouissant en multipliant les à-côtés, les extériorités au travail, jusqu’au cliché QVCT du babyfoot, en passant par les cultures superficielles d’ambiances friendly post écoles qui entretiennent des comportements d’adulescents.

D’autant que cette logique de surenchère marketing reste dans sa concrétisation le privilège d’une minorité de profils en tension, c’est-à-dire aux compétences rares et considérées comme à forte valeur ajoutée. Bien loin de s’adresser à l’ensemble de la population active, aux emplois peu qualifiés, aux métiers dévalorisés ou aux profils à employabilité restreinte, la promesse marketing tient rarement la route dans la durée et dans l’expérience du réel du travail. Si la personnalisation se limite à de la cosmétique organisationnelle (aménagements, perks , flexibilité…), on risque de rater l’essentiel : c’est sur le travail lui-même, sur ce qui fait sens et valeur, que devrait porter l’adaptation.

S’intéresser au contenu du travail : la clé pour une personnalisation légitime

Le débat sur le marketing RH et la relation de subordination gagnerait à se déplacer sur le terrain du contenu du travail : prescrit, réel et vécu. Trois dimensions que la littérature en ergonomie et sociologie du travail considère comme essentielles pour comprendre la réalité professionnelle des salariés.

  • Le travail prescrit correspond à ce que l’employeur définit officiellement : tâches, objectifs, modes opératoires, souvent édictés dans les fiches de poste, les process et les procédures – le « devoir faire ».
  • Le travail réel désigne ce que les collaborateurs mettent effectivement en œuvre, leurs ajustements au quotidien, la réalité des contraintes, des imprévus, la manière dont ils adaptent ou contournent les prescriptions pour tenir leurs objectifs. C’est le champ de l’inventivité, de l’intelligence pratique, et de la « ruse » du professionnel.
  • Le travail vécu, enfin, concerne le ressenti subjectif, l’expérience, le sens accordé à son activité, la manière dont chacun interprète son rôle et son engagement, au regard de son histoire et de sa trajectoire sociale.

Proposer une personnalisation qui ne soit pas qu’une adaptation permanente à toutes les demandes, humeurs ou fragilités, mais qui vise d’abord à reconnaître, enrichir et faire évoluer le contenu du travail prescrit dans sa confrontation au réel et au vécu, voilà ce qui semble aujourd’hui le plus pertinent.

Avoir pour ambition la valeur d’une adaptation portée par le travail réel

L’enjeu serait alors d’utiliser le marketing RH non comme une machine à substituer le désir individuel au projet collectif, mais comme un outil d’exploration des écarts entre ce que l’employeur prescrit et ce que le salarié construit dans la réalité :

  • Observer, écouter, adapter non seulement la charge et l’organisation, mais aussi la reconnaissance des marges de manœuvre et des contributions singulières.
  • Intégrer une clinique du travail, interroger ces écarts, c’est aussi permettre aux RH de reconnaître la compétence, la subjectivité, le sens mis en œuvre sur le terrain par chaque collaborateur.

Des pistes pour l’entreprise : étude, dialogue, reconnaissance

Des accords RH récents encouragent à inscrire l’écoute et l’adaptation du contenu du travail réel et vécu au cœur de la marque employeur et du dialogue social. Cela suppose des études empiriques régulières, une prise en compte des contraintes vécues et un élargissement du cadre d’analyse des situations de travail. Il s’agit d’amener managers et RH à mieux accompagner les équipes dans la co-construction du travail, à évaluer les écarts, et à adapter non seulement l’environnement mais aussi les missions elles-mêmes, pour donner à chacun la possibilité de s’engager et de progresser.

Questionner, non abolir

Ce mouvement interpelle tous les acteurs RH, managers et dirigeants actifs : comment faire évoluer les pratiques RH sans dissoudre le lien de subordination, sans faire du salarié un consommateur désengagé ou, à l’inverse, un co-décideur avec lequel il faudrait tout négocier ?

La personnalisation est une richesse, mais à condition qu’elle serve le contenu du travail, le sens de l’action et l’épanouissement professionnel, et non uniquement la satisfaction d’attentes individuelles parfois contradictoires. Maintenir un cadre clair, une autorité saine, des objectifs partagés et une capacité d’arbitrage managériale reste fondamental pour que l’entreprise demeure une communauté de projet, et pas simplement une somme de parcours individuels.

C’est à cette condition que le marketing RH peut être un levier d’engagement — et non un piège qui ferait vaciller les fondements mêmes de la relation salariale.

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